ÉCRIRE LE BLEU
Où je vous raconte ce qu’écrire un poème bleu par mois, pendant un an, m’a enseigné. Et un atelier d’écriture.
Bonjour,
Aujourd’hui, en ce mois de décembre, j’avais envie de vous raconter quelque chose sur ma propre fabrique d’écriture. Depuis un an, j’écris un poème sur la couleur bleue, chaque mois, que je publie sur Instagram et j’en ai tiré plusieurs enseignements que j’avais envie de partager avec vous.
C’est d’abord un chemin autour de la poésie et, petite aparté, avant de commencer, je vais d’ailleurs proposer à partir de janvier des ateliers d’écriture de poésie à la librairie Un livre une tasse de thé (et en ligne), dont je me réjouis fort. Ça s’appelle Poétes.s.e.x, j’ai conçu ces ateliers mensuels comme un cycle, mais ils peuvent se suivre à l’unité. Si cela vous intéresse, voilà le lien pour vous inscrire.
Aparté terminé, j’ai donc écrit cette année, chaque mois, de janvier à décembre, un poème sur la couleur bleue et cela a été une façon pour moi, en premier lieu, d’entrer en
POÉSIE
J’ai toujours écrit, depuis l’enfance, tous azimuts, des histoires des chansons des poèmes. J’ai vite arrêté d’enregistrer des chansons sur mon petit fisher price hérité de mes sœurs, mais j’ai continué les histoires et la poésie : arrivée au collège, j’ai passionnément appris ce qu’étaient les alexandrins et les sonnets et j’ai écrit de la poésie gothique à plus soif, à l’université c’était au tour d’Emiliy Dickinson de m’éblouir et puis la poésie scandée américaine, les années slam et puis… plus rien. Au milieu de la vingtaine, j’ai arrêté la poésie pour me plonger entière dans la fiction, puis la non-fiction.
Il a fallu que je revienne à la chanson ou plus exactement que, il y a un an et demi, pour un projet de roman, je me mette à raconter l’histoire d’une jeune fille qui tombe amoureuse d’une autre jeune fille et qu’un soir, dans le métro, je me dise que cette jeune fille se devait d’être musicienne et que j’avais envie de raconter comment les poésies qu’elle écrit dans ses journaux d’adolescente deviennent peu à peu des chansons.
Il fallait donc que j’écrive des poèmes à insérer dans ce roman. Et des chansons mais ceci est une autre histoire (la vérité, c’est que je m’arrache encore un pò les cheveux sur cette histoire-là d’écrire des paroles de chanson crédibles).
Mais j’ai donc renoué, passionnément, de cette façon, avec la poésie. En écrivant des poèmes d’amour qu’une adolescente aurait pu écrire à une autre adolescente. C’était délicieux et difficile, mais surtout délicieux.
Et puis, en janvier dernier, j’attrapai une grippe, puis une deuxième grippe et pendant des semaines je n’arrivais à plus rien faire jusqu’à ce qu’un après-midi, je tende une main pour arrêter un énième épisode de Buffy et entame un poème, que je publiai presque aussitôt, sans trop réfléchir. C’était le premier poème bleu.
Dans ce poème, j’écris :
“J’ai décidé
Ce sera une année bleu
Un poème bleu par mois
Pour me souvenir
Et espérer.”
Les dès étaient lancés. J’étais donc partie pour une année à écrire chaque mois, un poème sur la couleur bleue. Et le premier enseignement que j’en tirai était que j’allais rater beaucoup beaucoup de poèmes pour arriver, chaque mois, à un poème à peu près satisfaisant. Et que j’allais parfois même publier un poème que je savais encore un peu raté.
RATER (et persister) (et partager)
Nathalie Sejean partageait il y a quelques mois sur les réseaux ce qu’elle nomme la « boucle créative », c’est-à-dire ce qui constitue pour elle un cycle complet de création : cela commence par « se lancer », puis par « faire », puis “s’arrêter” et enfin par « partager ». Étape primordiale et bien plus importante qu’on ne l’imagine.
Partager un texte court chaque mois pendant un an a été un moteur immense dans mon processus créatif global, un moteur qui m’a donné une énergie formidable pour continuer mon projet au long court : mon roman d’amour.
Partager, quitte à rater.
Je suis encore rouillée, ma façon d’écrire de la poésie date de ma période émo-goth donc et passés les premiers moments d’ivresse à faire des retours à la ligne en me trouvant géniale, il m’a fallu me mettre à travailler. Et à lire. Et à retravailler. Les ateliers de Laura Vasquez ont été une aide immense, ceux d’ Alice Legendre également. Merci à elles.
En poésie, je débute, j’ai encore mille questions à me poser, et ces dernières années, j’ai fait un pacte entre moi et moi pour m’autoriser exactement ça, à rater et à débuter et à trouver ça absolument joyeux : j’ai bu la tasse mille fois en surf, ressortant de l’eau des algues plein les cheveux, je ponce les partitions de piano de ma fille de 8 ans et croyez-moi la valse des papillons, ce n’est toujours pas de la tarte.
En m’engageant à écrire un poème par mois, je savais que j’allais rater, mais j’avais oublié que j’allais surtout creuser un sujet, en profondeur.
ÉCRIRE UNE COULEUR
Je voulais écrire sur le bleu et je voulais le faire longtemps. Cette couleur me tenait à cœur depuis un certain temps déjà, j’avais écrit autour du « Bleu du ciel », de Bataille, pour la revue Edwarda, une nouvelle qui était justement devenue ce roman d’amour et de chansons dont je vous parlais plus tôt.
En voilà le début :
« Je voudrais vous raconter une histoire d’amour, une histoire qui procurerait cette sensation exacte : Imaginez-vous nager loin de la côte et puis vous allonger, les jambes et les bras écartés, le corps entier bercé par le courant et réchauffé par le soleil. Vous avez les yeux fermés et puis vous les rouvrez doucement et tout autour de vous, il n’y a qu’une chose, le bleu du ciel. »
Plus tard, quand Sam Guelimi m’a demandé de participer, toujours pour Edwarda, a un numéro intitulé « Nuancier » et pour lequel il fallait choisir une couleur, j’ai choisi le bleu, encore.
Voilà les deux premières strophes de « Bleu-Écaille »
“Je voudrais ouvrir les yeux sous l’eau
Et embrasser
Le bleu de tes lèvres
Sous la surface, la lumière
Dessine sur ta peau des écailles
Le bleu n’existe pas dans le règne animal.
J’ai ouvert les yeux sous l’eau
Et j’ai embrassé
Le bleu de tes lèvres
Et nous avons cessé
de jouer à être humaines,
Un instant.”
J’ai choisi le bleu, encore, en janvier dernier, parce que j’avais fait de cette couleur celle qui me donnait de l’espoir. Nick Cave, dans l’une de ses newsletters disait que l’espoir, c’est « l’optimisme avec un cœur brisé ». J’y répondais en écrivant :
“Est-ce qu’on espère
Malgré le monde ?
Envers et contre le monde ?
Ou face à lui ?
Les yeux grands ouverts ?
Je penche pour les yeux
Écarquillés
Dans le bleu.”
Je ne suis pas la première auteurice à m’emparer d’une couleur : Maggie Nelson a elle-même exploré sur la longueur le bleu dans son ouvrage magnifique intitulé Bleuets. Plus récemment, Louise Browaeys a écrit un livre sur le vert, intitulé La Reverdie et j’ai vu passer l’annonce qu’un roman sur le bleu arrivait en février (Bleu comme la rivière). Maaï Youssef, dans sa newsletter et pour Edwarda, a écrit sur le rouge, sur le bleu également. L’artiste-cinéaste-écrivain Derek Jarman a écrit une « autobiographie par la couleur », Chroma, où il se souvient, couleur après couleur, à la fois des souvenirs et des œuvres qui leur sont liées.
Je crois que nombreux.s.e.s sont les créateurices à être synesthètes, c’est-à-dire à ressentir un mélange des sens face à un seul stimuli. « Vaste comme la nuit et comme la clarté, / Les parfums, les couleurs et les sons se répondent » écrit Baudelaire.
Si j’ai créé Chimères, c’est pour décloisonner les médiums, pour cette raison précise, parce que je crois plus largement qu’on crée toujours en rassemblant, en créant des « correspondances ». Et qu’il me semble que si on s’intéresse suffisamment à un sujet, des fils se mettent à se tisser avec ce qui constitue notre symbiote, entre nous-même et le monde, l’agrandissant au passage.
Dans mon processus créatif, je crois que la couleur me serre de passerelle. Je ne suis pas à proprement parler synesthète : j’ai créé pour mon roman d’amour un personnage qui l’est, elle voit des couleurs lorsqu’elle entend de la musique et inversement les couleurs font naître des sonorités, des rythmes, des mélodies. Rien de tout ça de mon côté, mais la couleur et le bleu a fortiori ont créé des passerelles dans mon travail avec une réflexion sur l’amour, pensé comme un spectre large, et aussi sur mon lien avec le passé.
« Il fût un temps où j’aurais échangé tout le bleu du monde contre ta présence à mes côtés. » Maggie Nelson, Bleuets.
LA MÉMOIRE
Dans un autre texte pour Edwarda, écrit pour Amazuz, Ainsi les vagues vont par deux1, je parle d’un livre collectif qui a inspiré ce texte : Thus waves come in pairs : Thinking with the Mediterraneans édité par Barbara Casavecchia (Sternberg Press). Dedans, la peintre et sculptrice Simone Fatal raconte que le temps pour elle est un tout, une entité concrète, un espace en soi, « like a mine in the depths of the earth or the sea », « comme une mine dans les profondeurs de la terre ou de la mer », dans laquelle nous pouvons aller puiser.
Derek Jarman, dans Chroma, écrit aussi « le bleu, c’est l’obscurité qui devient visible »
Quand j’étais petite fille, je passais toutes mes vacances sur une île du sud de la France et, parfois, je voulais être un garçon.
Depuis un an, j’écris chaque mois sur la couleur bleue et ce fil de couleur m’a ramenée, entre autres, à cette enfance-là, insulaire, irréductible.
“Je ravalais mon cœur tendre
Mes amours cachés
Pour d’autres filles
Et des garçons aussi
Je n’y comprenais rien alors
Je ravalais mon goût
Pour les couleurs douces
Et le parfum du mimosa
Je m’entraînais
À ne pas faire trembler mes pas
Pour courir en haut des falaises”
J’ai été une « petite fille bleue », qui faisait le deuil de sa mère, aux plantes de pieds pleines d’épines d’oursin, et écrire sur le bleu m’a rappelé comment l’enfance pouvait être un terrain d’expérimentation fabuleux sur ces questions de nos identités, les interstices de jeux qu’on trouve toustes pour se consoler, se trouver et se déployer : les étés sans fin, les super-pouvoirs qui nous transforment en mammifères marins, les Oreilles de Vénus comme des trésors au fond de l’eau, les cabanes depuis lesquelles « on fait trembler le monde », pour reprendre les mots de Coline Pierré dans son Éloge des fins heureuses.
Adulte, je suis revenue sur l’île de mon enfance, à Porquerolles, et j’y ai vécu cinq années, jusqu’à très récemment, avec mes deux enfants. Y vivre a apporté de nouveaux points de vue sur la réalité de la vie insulaire : la solidarité qui naît entre celleux qui y vivent, les bateaux annulés l’hiver à cause de la météo, l’invasion barbare des touristes l’été. Je n’étais plus dans l’imaginaire et pourtant la magie de l’île a fait effet : j’ai trouvé l’espace de réinventer une façon plus juste d’être mère, en m’extirpant une nouvelle fois des injonctions de genre, en élevant mes enfants sur ce même terrain de jeu, toujours aussi vivant.
J’ai renoué avec le bleu.
Et depuis un an, écrire des poèmes bleus m’a permis de réconcilier mes rives.
De là est né, ces derniers temps, l’envie d’un recueil, un recueil de poésie sur l’enfance, sur la mémoire, qui interroge comment on grandit quand on a ses racines dans cette liberté-là, d’une enfance qui se refuse de choisir dans les paysages du genre.
« Parfois je voulais être une petite fille
qu’on confondait avec un garçon
ça faisait de moi un enfant qui était libre d’imaginer. »
La poésie m’aura permis aussi de revenir à la forme, à la langue et à ses possibles en terme de mémoire, à la fragmentation, aux répétitions / obsessions, aux refrains. Nous sommes à la fin du mois de décembre et je crois que j’ai envie de reprendre tout ce bleu et d’en faire une histoire-recueil, un récit poétique d’aventure qui reste fidèle à tout ce que la couleur m’aura apprise cette année.
Si j’avais su tout ce qui allait advenir, il y a un an, en arrêtant un épisode de Buffy pour écrire un premier poème.
L’aventure ne fait que commencer.
À votre tour ?
À la fin de chaque lettre de Chimères, je vous propose un atelier d’écriture, fait sur-mesure pour l’occasion. Ce mois-ci, j’avais envie de vous proposer de partir vous aussi en exploration sur la durée : de vous lancer, de rater, de creuser, de partager.
UN ATELIER D’ÉCRITURE BLEU
La première chose que j’ai envie de vous proposer de faire, c’est de vous engager dans une habitude d’écriture : offrez-vous un rendez-vous, choisissez-le, créez un engagement vis-à-vis de vous même.
Pour commencer, choisissez donc en conscience votre temporalité : cela peut-être un texte par mois, si ce rendez-vous mensuel vous appelle. Mais cela peut-être aussi : un texte par jour, pendant 7 jours. Ou encore : un texte par semaine, pour le mois de janvier.
L’idée est de creuser un thème, une idée, une texture et de l’approfondir pour voir ce qu’il se passe.
Je vous le rappelle, rater fera partie du processus.
Je le redis ? Rater fera partie du processus.
J’ai écrit sur le bleu pendant un an et cela a été passionnant de voir où la couleur m’emmenait.
La première proposition que je vous fais est donc de, à votre tour, vous emparer d’une couleur : choisissez en une avec laquelle vous avez une histoire particulière, un lien particulier et suivez ce premier fil, d’autres viendront.
Mais dans le fond, l’idée est avant tout d’élargir votre imagination, de l’emmener dans un champ qui ne lui est pas habituel. De tester votre propre synesthésie ?
J’ai listé pour vous diverses éléments pour vous inspirer. Si le cœur vous en dit, vous pouvez piocher parmi :
Un élément du vivant : une montagne, des fleurs, une rivière, un moment particulier de la journée (Homère dans son Odyssée revient sans cesse à Aurore aux doigts de rose), une espèce animale.
Un élément emprunté à un autre art ou artisanat : une musique (une chanson chaque mois ? Imaginez la beauté), une série de photographies prises par vous ou quelqu’un de cher, le motif du tissage, de la tapisserie.
Un élément plus abstrait, plus souterrain, qui ne soit pas trop vaste pour ne pas vous perdre mais suffisamment pour être un territoire à explorer : le silence, le sens du toucher, le concept de robustesse d’Olivier Hamant ou encore l’idée même, pourquoi pas, de synesthésie.
À présent, il s’agit de se lancer et de faire. Amusez-vous. Découvrez. Écoutez.
Je vous encourage à partager ce que vous aurez écrit pour aller au bout de votre boucle créative. Les réseaux sociaux ne sont qu’un des espaces possibles, il y a mille façons différentes de diffuser ce que vous aurez écrit : en faire un fanzine et l’offrir à vos proches ou le mettre en vente quelque part. Ou plus simplement envoyer vos textes à quelques un.e.s de vos connaissances, par mail ou courrier.
Croyez-moi, le monde a besoin d’initiative de ce type. Il n’y a pas de petit geste poétique.
Vous pouvez me les envoyer à moi, enfin, il n’y a pas de petit geste poétique et tous me procure une joie immense et sincère. J’ai créé une adresse email juste pour ça : lesatelierschimeres@gmail.com
« La réalité de ce bleu rend ma vie plus remarquable » dit Maggie Nelson, dans Bleuets
Je vous souhaite une belle écriture
et une belle fin d’année,
Lucille
Ce titre reprend un vers d’Etel Adnan, dans Mer et Brouillard, découvert grâce à l’ouvrage mentionné juste après.







J'ai adoré te lire ce matin en prenant mon café. En tant qu'illustratrice obsédée par la couleur et la lumière, ton texte me parle grandement. Je ne connaissais pas Derek Jarman mais je n'ai plus qu'une envie : me procurer son livre aha. J'aime ta manière de penser en passerelles, c'est très enthousiasmant je trouve d'envisager la création de cette manière :)
Je serai bien tenté d'écrire sur les couleurs, notamment le vert pour ma part. Merci pour avoir partagé cette boucle et tes poèmes !
Pfiou explosion de cerveau et de cœur à la lecture de ta lettre Lucille, c'est absolument passionnant. Merci pour les extraits de tes écrits, c'est tellement beau. Merci de dire qu'on a le droit de rater, mais tellement. Et tout ce que tu déploies à propos du genre, de l'île, de l'enfance, c'est magnifique. J'ai beaucoup pensé en te lisant au texte de Coline Pierré dans le recueil collectif "Pour la joie" où elle parle de l'enfance (passionnant passionnant). Et merci aussi d'avoir écrit dans mes ateliers, quelle chance incroyable d'avoir entendu ta voix dire tes mots.